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Observatoire de l'édition sociale : Rapport 2008 Imprimer Envoyer

La crise de l’édition en sciences humaines et sociales et le livre électronique


Introduction : l’éditeur dans la ville


L’expression « sciences humaines et sociales » (SHS) est un compromis ou une synthèse, comme on voudra, entre les approches anglo-saxonne et française des sciences en question. Les anglo-saxons disent plutôt « social sciences » et les français « sciences humaines », par exemple dans l’appellation de la faculté de lettres et sciences humaines ; en France, une telle dénomination s’inscrit dans une tradition humaniste par rapport à ce qui serait une approche plus scientifique de la part des anglo-saxons. Les germanophones, dont l’histoire est marquée par la philosophie (Kant, Hegel, Marx) et la psychologie (Freud), parlent eux de « Geistes und sozial Wissenschaften », soit littéralement : « Sciences de l’esprit et sociales ».

La tradition humaniste, à la française donc, est attachée à une conception ouverte, non spécialisée, de la culture. C’est peut-être pour cette raison que les SHS, même si elles sont enseignées à l’université en France, ont aussi droit de cité à l’extérieur de l’université. Ce qui s’exprime, par exemple, dans le fait que les éditeurs de livres de SHS sont des éditeurs du secteur privé commercial et non des éditeurs universitaires comme c’est le cas dans les pays anglo-saxons. Nos grands éditeurs de SHS seront les Gallimard, Le Seuil, Albin Michel, L’Harmattan, La Découverte, Erès, etc., tandis que les presses universitaires d’Oxford, de Cambridge, de Yale ou Berkeley, seront les fleurons de l’édition SHS anglo-saxonne. Cette spécificité de l’édition française correspond aussi au fait qu’une partie importante du lectorat des SHS est un lectorat extra universitaire d’amateurs éclairés, public lettré, cultivé. Il constitue même traditionnellement la moitié des lecteurs de ce type d’ouvrages (Barluet, 2004).

L’observation qui précède est centrale pour ce qui concerne la compréhension de la fameuse « crise » de l’édition en sciences humaines et sociales.

Plan : culture, économie, technique

Cette « crise » a été évoquée la première fois en 1982 et commencerait autour de 1976. Il s’agit donc d’une crise longue et qui, peut-être, ne serait pas terminée. Elle est présentée comme une crise culturelle axée sur la lecture et l’écriture des livres, crise qui aurait des conséquences économiques importantes pour les éditeurs. Cette crise a fait l’objet de nombreux débats et prises de position dont nous livrerons les conclusions qui nous semblent pertinentes.

Or, pendant la même période, surtout à partir des années 2000, le monde de l’édition a connu la plus importante concentration de son histoire. Concentration qui vient de franchir un nouveau cap avec la vente de Editis, soit à peu près le quart de l’édition française, qui passe chez l’espagnol Planeta. Etrangement, cette évolution strictement économique, mais aux conséquences culturelles importantes, n’est presque jamais mise en jeu dans l’analyse de la crise de l’édition en SHS. Sophie Barluet peut ainsi écrire un livre entier sur cette crise sans jamais seulement évoquer ces concentrations sans précédent dont l’affaire Vivendi[1] est l’événement le plus connu. Nous verrons comment cette évolution amplifie la crise de l’édition.

Dans le même temps, les tentatives pour commercialiser le livre électronique se sont multipliées. Elles sont apparues à certains comme une possibilité de sortir de cette crise ; mais avec le temps, il ne semble pas que le livre électronique réussisse sa percée commerciale, même si Internet et l’électronique ont beaucoup modifié l’économie du livre. Pourtant, sous certaines formes, l’édition électronique semble pouvoir répondre en partie aux questions posées par cette « crise ».

CRISE OU DISCOURS SUR LA CRISE ?

Les étudiants ne lisent plus

Le titre de l’article de Pierre Nora qui inaugure en 1982 le discours sur la crise de l’édition SHS est on ne peut plus explicite : « Ecrivez, on ne vous lira pas »[2] ; les étudiants, comparés à ceux de la génération des années 1960 et 1970, seraient dépourvus de toute curiosité intellectuelle et ne liraient rien en dehors des cours et des manuels. Leurs lectures, purement utilitaristes, ne seraient orientées que vers le passage des examens ; d’où des pratiques intensives de « photocopillage » et d’emprunts en bibliothèque en lieu et place d’achats de livres. Chaque livre serait ainsi devenu une sorte de banque de données dans lequel l’étudiant ne puiserait, au gré de ses besoins, que le strict nécessaire où « le caractère nécessaire ne porte plus sur le livre en tant que tel, mais sur les éléments qu’il contient, et que l’on n’obtient le plus souvent que par les pratiques de « braconnage »[3] que sont la photocopie et l’emprunt. » (Sophie Barluet, 2004). Tous les participants au débat sur la crise de l’édition SHS ont adopté cette thèse du déclin de la lecture étudiante : Pierre Nora, Marcel Gaucher, Dominique Desjeux, Marc Minon, François Gèze, Sophie Barluet, … ainsi qu’une revue comme « Livres-hebdo ». Or cette thèse n’est pas issue d’une observation statistique, mais déduite d’une baisse des ventes moyennes par titre (dont nous verrons plus loin que c’est le seul indice vérifié de l’existence d’une « crise ») et de l’appréciation, qui se révèlera très subjective, des protagonistes du débat, principalement des éditeurs.

Les auteurs de SHS écrivent mal des livres que personne ne lit

Selon les tenants du discours sur la crise, les lecteurs ne sont pas seuls responsables ; c’est aussi que les auteurs faillissent. D’abord parce qu’ils n’écriraient pas bien : «Rares sont ceux qui ont gardé le goût de la belle ouvrage. D’abord parce que bien écrire ne fait pas très scientifique. Ensuite, parce que la plupart ne savent plus le français, qu’on ne leur a pas appris à écrire, ni à aimer, ni à respecter. Enfin et surtout parce qu’il y a l’ordinateur. Celui-ci a bien des avantages, mais il a rapidement modifié la manière d’écrire en substituant un style de flux oral à une écriture de réflexion et de concentration » (Sophie Barluet, 2004, Préf. de P. Nora, p. 2 ). Ensuite, parce que les sujets qu’ils choisissent n’intéressent presque personne à cause de leur trop grande spécialisation « …l’étude de la municipalité de Saint-Denis de 1921 à 1923, si importante qu ‘elle puisse être, n’a pas de quoi mobiliser les foules » (ibid., p.10 ). Là encore, la seule base de réflexion est la baisse des tirages associée à l’expérience directe des témoins de cette décadence.

Autre époque, autre culture

Le point commun à toutes les observations qui désignent une crise de l’édition en SHS est bien dans cette idée d’une décadence culturelle par rapport à la période précédente, les années 1960 et 1970 considérées comme un véritable « âge d’or » des sciences humaines. « plusieurs dizaines de milliers de personnes achètent alors les textes de Louis Althusser, de Lucien Braudel, de Roland Barthes, de Pierre Bourdieu. Tristes tropiques, publié par Plon en 1955, connaît un tel succès qu’il est évoqué pour le prix Goncourt,…, Surveiller et punir est vendu à plus de 80 000 exemplaires, Les problèmes de linguistique générale d’Emile Benvéniste, à 20 000. L’histoire, avec la revue des Annales, la sociologie, l’anthropologie, la sémiologie, trouvent un large public » (Sophie Barluet, 2004). Avec la fin de ce que l’on a appelé les grands paradigmes, marxisme, structuralisme, existentialisme, psychanalyse, linguistique et les auteurs associés, Foucault, Althusser, Sartre, Lacan, Barthes, et quelques autres, aurait sonné le glas des œuvres de SHS destinées à un large public, et les gros tirages afférents.

Bruno Auerbach

La contribution la plus éclairante[4] sur la crise de l’édition en SHS est, à notre avis, l’article de Bruno Auerbach paru dans le numéro 164 des Actes de la recherche en sciences sociales, p.74-92, 4ème trimestre 2006, intitulé « Publish and perish : La définition légitime des sciences sociales au prisme du débat sur la crise de l’édition SHS ».

Le titre de l’article est une modification de l’expression anglaise consacrée « publish or perish » (publier ou périr) qui désigne l’obligation qui est faite aux chercheurs par les instances académiques de publier livres et articles s’ils veulent s’assurer une carrière universitaire. En remplaçant le « or » par « and », l’auteur indique avec une certaine ironie que cette exigence de publication a des effets négatifs sur l’ensemble du secteur.

Car selon Bruno Auerbach, la base réelle du discours sur la crise est là. Parallèlement à l’augmentation du nombre des étudiants, le nombre de chercheurs et enseignants a été multiplié par 6 depuis 1960 pour atteindre le nombre de 25 000. Confronté à l’exigence académique de publier, chacun d’entre eux doit le faire à partir du créneau de plus en plus spécialisé qu’il occupe au sein de sa discipline de référence ; mais la validation scientifique de son apport se fera au détriment du tirage de l’ouvrage édité. On observe effectivement, depuis les années 1970 (et là, tout le monde est d’accord) une baisse constante du tirage des livres de SHS parallèlement à une forte augmentation du nombre des titres. « Ce que déplorent les éditeurs, c’est donc l’hyperspécialisation de travaux, dont l’offre a été démultipliée par la croissance du nombre de chercheurs , qui les coupe progressivement du « grand public cultivé » pour ne plus s’adresser qu’à un lectorat professionnel,… ».

Ainsi, sur la période considérée, le tirage moyen des ouvrages SHS a été divisé par deux (en gros, de 4000 à 2000) tandis que le nombre de titres édités augmentait plus que proportionnellement (moins de 2000 à plus de 4000, avec une pointe à 6000 en 2003).

Mais, ce qui est également frappant, c’est que cette modification substantielle de la structure éditoriale s’est faite alors que le nombre total d’exemplaires vendus et le chiffre d’affaires du secteur de l’édition SHS continuaient à progresser très sensiblement[5].

De plus, la thèse selon laquelle les étudiants liraient moins qu’auparavant s’avère fausse. Une enquête de l’Observatoire de la lecture étudiante (cf note 4) établit en janvier 2005 que les étudiants lisent autant, sinon plus qu’avant, et qu’ils achètent beaucoup de livres. Et pour l’ensemble de la période, les statistiques du Syndicat national de l’édition sur la vente de livres de SHS rapprochées de celles de la population étudiante en Lettres et Sciences humaines sont édifiantes : « Selon ces données, qui, curieusement, n’ont jamais été rassemblées au cours du débat sur la crise de l’édition en sciences humaines, il apparaît clairement que le nombre d’exemplaires d’ouvrages de SHS vendus [à des étudiants] n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. Ainsi, de 1986 à 2002 l’effectif des étudiants a été multiplié par 1,6 quand le nombre d’exemplaires vendus à ces étudiants était multiplié par 1,9. Et de 1970 à 2002, les chiffres sont respectivement de 2,1 et 2,2. » (Auerbach, op.cit. p. 79).

Quant au lien entre la fin des grands paradigmes, des grands auteurs et les gros tirages, il semble ne relever que d’une question de point de vue. On observe en effet ces dernières années des tirages aussi importants, sinon plus, que dans les années 60 ou 70, même si, répétons-le, la moyenne des tirages a baissé de moitié ; mais du point de vue des adeptes de la crise, « dans un cas, les succès exceptionnels d’auteurs consacrés sont supposés refléter une tendance générale du marché ; dans l’autre, ils sont l’exception qui confirme la crise » (Auerbach, op. cit. p.83).

On pourra trouver symptomatique que le discours sur la crise soit défait par une vérification très scientifique de ses présupposés, approche que ce discours s’efforçait précisément de minimiser.

Quelle crise ?

Le discours sur la crise de l’édition en SHS apparaît finalement comme un discours en trompe-l’œil. Si les ventes d’ouvrages de SHS ont progressé en nombre et en valeur, si les étudiants lisent et achètent autant, sinon plus de livres dans ces disciplines, si certains auteurs connaissent, autant qu’auparavant, des succès de librairie, alors, il n’y a pas de crise au sens strict. Cela dit, le discours sur la crise a eu, pour les éditeurs qui le tenaient, des effets non négligeables.

Notamment sur le plan financier puisque c’est sur la base de ce discours alarmiste qu’a été établi le droit de copie versé au CFC qui a rapporté en 2005 trois millions d’euros. Ce dispositif complète la taxe sur les appareils de photocopie, établie en 1976 et étendue en 2007 aux imprimantes, année où elle a rapporté 30 millions d’euros. Enfin, le prêt payant institué en 2003 (après des années de lutte contre les bibliothécaires) dans les bibliothèques publiques et universitaires a rapporté en 2005 vingt-deux millions d’euros.

Le Centre National du Livre (CNL), organisme d’aide nationale à l’édition, bénéficiaire des deux premières taxes a vu ainsi son budget progresser de 70% entre 1995 et 2003. Paradoxalement , les aides aux éditions de SHS par le CNL n’ont pas suivi cette progression (+6%) (Barluet, op.cit. p.137).

Quant au prêt payant, il sert à rémunérer les éditeurs et les auteurs ainsi que les caisses de retraite complémentaire des auteurs et traducteurs.

Par contre, la constance de la baisse des tirages moyens ainsi que la multiplication du nombre des titres signifie que l’on a assisté à une mutation importante des habitudes éditoriales, mutation à laquelle les éditeurs se sont, dans l’ensemble, bien adaptés. Mais certains se sont mieux adaptés que d’autres et il n’est pas besoin d’être un grand économiste pour comprendre qu’il est plus facile et plus rentable de vendre un livre à 10 000 exemplaires que dix livres à 1000 exemplaires. Pour les éditeurs, les frais d’édition, de distribution et diffusion sont bien moindres dans la première hypothèse. Pour les libraires, la mise à disposition, le stockage, etc., sont également simplifiés.

Mais il y a aussi un élément de contexte important dans l ‘édition, élément dans lequel la question du tirage est de première importance : la concentration qu’a connue le monde de l’édition ces dernières années.

CONCENTRATION DANS L’EDITION

Lagardère, Seillière, et les frères Wertheimer

En 2002, Vivendi en pleine déroute décide de vendre son secteur éditorial, Editis, qui représente alors trois fois le chiffre d’affaires de son concurrent direct, Hachette. En octobre de la même année, Lagardère, propriétaire d’Hachette, se rend acquéreur d’Editis avec les encouragements du gouvernement, pour 1,1 milliards d’euros. Seuls, en dehors des professionnels, la revue Esprit et le magazine Les Inrockuptibles protestèrent contre cette acquisition qui fait de Hachette un groupe d’une puissance inédite, c’est le cas de le dire, unique au monde avec :

- 98% des dictionnaires

- 82% des livres scolaires

- 52% des livres de poche (secteur le plus rentable de l’édition)

- 45% de la littérature générale

- 65% de la distribution (André Schiffrin, 2005,p.13)

Dans chacun de ces secteurs, les 40% à partir desquels l’Etat français ou la Commission européenne peuvent s’opposer à la vente sont largement dépassés. L’Etat ne bouge pas malgré l’opposition de quelques éditeurs (Gallimard, Le Seuil) et du syndicat des libraires. Par contre, la Commission européenne va contraindre le groupe à revendre 61% de son acquisition en octobre 2003. A la stupéfaction générale, c’est le fond Wendel Investissement du baron Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, avec tout ce que cela implique, qui devient ainsi le deuxième groupe d’édition français en mai 2004.

Depuis cette date, Wendel a encore acquis les éditions du Cherchemidi, First (« les Nuls »), les éditions XO (saga égyptienne de Christian Jacq), et récemment les éditions de Boeck (premier éditeur belge de sciences humaines).

Après 4 années, et malgré ses engagements, le groupe Wendel vient de revendre Editis un milliard d’euros (avec une plus value de 400 millions d’euros, sans tenir compte des acquisitions intermédiaires de Wendel) au groupe espagnol Planeta.

En janvier 2004, presque en même temps, ce sont les éditions La Martinière qui achètent Le Seuil, le plus important éditeur en sciences humaines avec Gallimard. Or, les éditions La Martinière sont contrôlées par les frères Wertheimer, propriétaires de Chanel, Loréal, et gestionnaires de fonds d’investissement.

Rentabilisation

Avec l’arrivée de groupes financiers, la rentabilisation est à l’ordre du jour. Wendel annonçait un taux de bénéfices convoités de 20% dès l’acquisition d’Editis, tandis que La Martinière soutient à qui veut l’entendre que chaque titre doit être rentable.

On voit mal, dans ces conditions, comment les tirages en diminution de l’édition en SHS pourraient satisfaire de telles exigences. C’est une singulière conjonction qu’au moment où, pour des raisons d’ordre sociologique (démocratisation de l’enseignement supérieur, multiplication des chercheurs-auteurs), le nombre moyen d’exemplaires de livres SHS vendus baisse sensiblement, les groupes qui contrôlent les trois-quarts de l’édition française envisagent, pour des raisons strictement économiques, de se débarrasser au plus vite de ces faibles tirages.

D’où l’inquiétude des éditeurs dont un grand nombre font partie de l’un de ces groupes dominants[6] (chez Hachette : Armand-Colin, Calmann-Levy, Dalloz, Dunod, Grasset, Hatier, Stock, Fayard ; chez Wendel (désormais Planeta) : De Boeck, Bordas, La Découverte, Julliard, Laffont, Nathan, Plon, Retz, Syros )[7]. Gallimard et Albin Michel sont devenus les deux seuls éditeurs indépendants de taille conséquente.

Il faut rappeler ici que les taux traditionnels de rentabilité du secteur de l’ édition sont de l’ordre de 3 à 5% et qu’il est d’usage que les bonnes recettes acquises par des best-sellers permettent de prendre quelque risque avec des livres de qualité, mais dont la rentabilité n’est pas assurée.

Pour une partie de ces tirages, faibles a priori – mais qui peuvent aussi apporter de bonnes surprises-, les petits éditeurs, nombreux et souvent très dynamiques, assurent une diffusion à laquelle de plus gros renaclent.

Pour une autre partie, les travaux très spécialisés du type thèses de doctorat, une solution d’édition numérique peut être envisagée, comme nous allons le voir.


ELECTRONISATION DE L’EDITION

La présence du numérique est sensible à tous les niveaux de la chaîne du livre : production, diffusion, distribution, vente, et le circuit des bibliothèques.

Production

C’est d’abord l’arrivée du numérique dans le processus de production du livre qui engendre une économie de coût estimée à 20%, ce qui réduit le nombre d’exemplaires nécessaires à l’amortissement d’une édition. Les éditeurs parlent d’amortissement à partir de 600 à 700 exemplaires qui peuvent se réduire à 200 pour un éditeur comme L’Harmattan, connu pour faire supporter à l’auteur l’essentiel des coûts et du travail de production. C’est en partie grâce à ces réductions des coûts de production que les éditeurs en SHS ont maintenu une rentabilité suffisante malgré la multiplication des titres.

La rapidité de production permise par l’électronique permet également des éditions à la demande qui évitent l’encombrement et les pertes dues aux stocks

Vente

Dans le domaine de la vente, les librairies électroniques sont en pleine expansion (Amazon.fr, fnac.com, alapage.com, etc.). Ces librairies en ligne se distinguent de la vente par correspondance par le nombre de livres accessibles et les facilités de recherche bibliographique ; ce qui n’est pas rien. Leur chiffre de ventes n’est pas encore très important (autour de 5% en France, mais 20% en Angleterre) mais il connaît une forte progression qui fragilise le secteur des librairies indépendantes déjà très menacé par les hypermarchés (Auchan, Carrefour) qui accaparent les ventes de best-sellers, et qui risquent d’être encore favorisés si les attaques actuelles (2008) contre la loi Lang sur le prix du livre aboutissent.

Le livre électronique

Il s’agit ici du livre qui est produit et commercialisé sous la forme électronique.

Par rapport à la baisse des tirages de l’édition de monographies spécialisées , il est certain que l’édition électronique peut présenter quelque avantage.

Les coûts, pour de tels ouvrages, sont en effet réduits au minimum : la fluidité du produit et sa facilité de diffusion permettent une édition à la demande, soit grâce à des bornes d’édition accessibles chez les libraires, soit par téléchargement dans un livre électronique (e-book), soit encore par impression chez le particulier. Avec, évidemment, un système de facturation approprié. Plus de gestion des stocks.

On peut penser au BRSM tel qu’il est proposé par la Commission Produits de Prisme qui n’est rien de moins qu’un catalogue périodique de rapports imprimables, qui plus est, gratuitement.

L’édition électronique de livres apparaît ainsi comme une solution possible pour la publication de livres de plus en plus spécialisés, qui n’intéressent a priori qu’un nombre réduit de lecteurs.

Le nouvel âge du livre

Ce transfert de l’édition savante à l’électronique est d’ailleurs la thèse qui est défendue par l’américain Robert Darnton dans son célèbre article de mars 1999 sur « Le nouvel âge du livre » : « C’est dans le champ de l’édition savante que les livres électroniques ont les meilleurs atouts : non pas dans tous les domaines, mais dans de larges pans des sciences humaines et sociales où la production des monographies traditionnelles –les traités érudits sur des thèmes précis- est devenue d’un coût prohibitif »

Trois causes, selon Darnton, plaident pour l’édition électronique de monographies savantes :

- l’augmentation des tarifs des abonnements aux revues[8]

- les budgets des presses universitaires : les bibliothèques (aux Etats-Unis) achètent moitié moins de monographies aux éditeurs, sans doute en partie, pour la raison précédente

- un jeune chercheur titulaire d’un doctorat est quasiment obligé de publier sa thèse en livre s’il veut obtenir un poste de maître de conférence et faire un minimum carrière. Or, actuellement, c’est très difficile, voire impossible

Ces causes s’appliquent aux Etats-Unis de 1999. La première et la troisième sont valables actuellement pour la France. La deuxième est spécifique aux Etats-Unis où les bibliothèques sont les premiers clients des éditeurs universitaires, ce qui leur permet normalement d’amortir leur tirage ; ce qui n’est pas du tout le cas en France. Mais si on remplace cette 2ème cause par le fait que les éditeurs de littérature générale sont désormais réticents (sauf L’Harmattan) à éditer des monographies trop spécialisées, peu ou pas rentables dans l’édition traditionnelle, tendance accentuée par la concentration accrue de l’édition et sa financiarisation, nous sommes dans un cas de figure comparable.

Mais cette édition électronique ne peut être, comme l’est notre BRSM, une simple impression de la thèse. Si on ne veut pas qu’elle soit dévaluée par rapports aux autres livres, il faut qu’elle fasse l’objet d’un véritable travail d’édition, d’une transformation comparable à celle que subit une thèse lors de sa transformation classique en livre, mais, et c’est encore là la grande originalité de Darnton, selon des spécificités propres à l’édition électronique. On sait, par exemple, que les thèses éditées par les éditions L’Harmattan sont, de ce fait, dévaluées. Non seulement parce que cet éditeur accepte un peu tout, ce qui relève d’une politique éditoriale qui a ses atouts, mais aussi parce qu’il n’investit pas un euro dans le travail d’édition qui est tout à la charge de l’auteur, et ne fait donc pas l’objet d’une approche professionnelle.

Dans cet esprit, Robert Darnton propose une édition électronique en plusieurs couches pyramidales. Au sommet, « un exposé concis du sujet, peut-être déjà disponible en édition courante ». La couche suivante serait une série de versions développées de divers aspects « qui nourrissent le récit du registre supérieur ». La 3ème couche « rassemblerait des documents » commentés. Une 4ème couche pourrait être théorique ou rétrospective avec des « extraits et des analyses des travaux antérieurs » . Une 5ème couche pourrait être pédagogique avec des supports de cours. Une 6ème couche pourrait réunir des « rapports de lecture », les correspondances avec les lecteurs ; cette dernière couche s’étofferait avec le temps. Donc six couches dont deux interactives.

Il est assez remarquable que ce type de document électronique serait parfaitement cohérent avec le projet Manum (manuel numérique) de bibliothèque numérique. Dans ce projet animé notamment par Marc Minon et soutenu par les ministères de l’éducation nationale et de la recherche, il s’agit de « donner accès aux enseignants à une base de documents étendue et diversifiée (ouvrages, articles de presse, articles de périodiques, rapports et documents officiels), à leur offrir la possibilité de sélectionner ceux qu’ils désirent intégrer dans leur dossier de cours ou de TD, et à distribuer ceux-ci sous forme numérique à leurs étudiants » (Rapport, mai 2003). Les enseignants peuvent demander d’ajouter des documents de leur choix dont la diffusion serait alors discutée avec les éditeurs.

On trouve déjà beaucoup de travaux, rapports, thèses, etc. sur le web, notamment dans les archives ouvertes, mais très peu utilisent les potentialités de l’édition électronique pour valoriser ces travaux là où l’édition classique n’est plus rentable, ni parfois, possible.

Conclusion

Finalement, ce ne sont pas seulement les livres très spécialisés qui sont menacés, mais les livres dont les ventes ne sont pas a priori assurées. Ce que le secteur des sciences humaines et sociales a connu sous une forme spécifique est également présent au niveau de l’ensemble de l’édition des livres dans lequel la recherche de la seule rentabilité à court terme empêche la parution de livres innovants qui sont, par définition, plus lents à trouver leur lectorat. Si la proposition de Robert Darnton semble très pertinente pour la publication de thèses ou de matériel pédagogique, le problème reste entier pour toutes les autres sortes de livres originaux ou même politiquement engagés[9].

Nous laisserons la conclusion à Antoine Schwarz dans Le Monde Diplomatique de mai 2006 :

« Toutefois, les phénomènes de concentration industrielle font peser une menace sur la richesse et la diversité de l’édition française. En particulier, le risque est grand de voir la production des sciences humaines plus marginalisées encore si les maisons de taille importante abandonnent la publication de livres exigents aux seuls petits éditeurs spécialisés et aux presses universitaires . Comme aux Etats-Unis, la coupure entre le monde des intellectuels et le reste de la population s’en trouverait alors renforcée. »

Pour la Commission Produits de Prisme,

Jean Pérès

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Bruno Auerbach : « Publish and perish » in Actes de la recherche en sciences sociales n° 164, septembre 2006, p. 74-92, notes

Sophie Barluet : « Edition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger », préf. De Pierre Nora , PUF (Quadrige), 2004, 171 p., bibliogr.

Pierre Nora : « Ecrivez, on ne vous lira pas » in Le Débat, n°19, 1982, p.14-26

François de Singly : « Les étudiants lisent encore » in Sciences humaines n°161 septembre 2005, p. 27-33.

André Schiffrin : « L’édition sans éditeurs », La Fabrique, 1999, 94 p.

André Schiffrin : « Le contrôle de la parole : l’édition sans éditeurs (suite) », La Fabrique, 2005, 91 p.

Jeanine et Greg Brémond : « L’édition sous influence », Loris, 2004 (2ème édition), 142 p., notes

Robert Darnton : « Le nouvel âge du livre » in Le débat n°105, mai-août 1999, p. 176-184

Marc Minon : « Edition universitaire et perspective du numérique » septembre 2002

Antoine Schwartz : « Le règne des livres sans qualité » in Le monde diplomatique n°626, mai 2006, p.30

Esprit (revue) : « Malaise dans l’édition » n°295, juin 2003, p.40-188

www.acrimed.org : site action - critique - médias



[1] En fait, elle évoque une fois l’affaire Vivendi, non pas pour souligner la concentration de l’édition mais au contraire, se féliciter de ses limites : « L’affaire Vivendi-Hachette a démontré que le droit commun de la concurrence venait compléter les instruments existant pour assurer également la régulation économique du secteur » (p.28)

[2] Le débat, n°19, 1982

[3] Les bibliothécaires et documentalistes, entre autres, apprécieront ce terme délicat désignant l’emprunt de livres en bibliothèque. Nous le devons à Roger Chartier qui fut pourtant président du conseil scientifique de la Bibliothèque de France (1990-1994). Ce terme de « braconnage » qui identifie tout de même les bibliothèques à des organes illégaux est repris sans commentaire par Sophie Barluet dans son livre « Edition en sciences humaines et sociales : le cœur en danger » (2004)

[4] Il faut également noter le dossier paru dans le N°161 de la revue Sciences humaines, en juin 2005 : « Enquêtes sur la lecture, au-delà des idées reçues » qui contient de larges développements qui vont à l’encontre de la théorie de la « crise » de l’édition en SHS, avec notamment les contributions de François de Singly et Jean-François Dortier.

[5] Statistiques du Syndicat national de l’édition, telles que citées par Bruno Auerbach, op.cit. p.81.

[6] Comme le font remarquer Janine et Greg Brémond dans « l’édition sous influence » (2005), le maintien du nom des sociétés d’édition après leur achat par un groupe donne « le sentiment que la diversité des éditeurs est toujours aussi grande ».

[7] Pour les éditeurs représentés dans la base Prisme, base de données du secteur social

[8] Sur cette question, on peut se référer à notre précédent rapport : « Les revues électroniques dans le secteur social » accessible sur le site de prisme www.documentation-sociale.org

[9] André Schiffrin signale dans « Le contrôle de la parole » que «les grands groupes d’édition n’ont pas publié un seul ouvrage d’opposition pendant cette période critique[qui a précédé la guerre d’Irak]…Il ne s’agissait pas là d’une décision commerciale : les petits éditeurs avaient démontré qu’il existait un large public pour de tels livres… » p.74

 
 

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